On dit qu'à vingt ans, on a toute la vie devant soi.. Certains ne l'ont déjà plus et moi j'ai tout perdu.
Mes paupières s'ouvrent lentement. Je ne distingue pas les personnes autour de moi, tout est flou. Où suis-je ? Que s'est-il passé ? Une personne s'approche de moi, me prend la main. Je fais un effort pour mieux la voir. C'est ma mère, elle a les larmes aux yeux, un petit sourire discret dissimulé au coin de ses lèvres. Je suis allongée sur un lit d'hôpital. Ma tante est là, elle aussi. Cependant je devine qu'il y a quelque chose qui cloche, tout cela n'est pas normal, je le lis dans leurs yeux.. Qu'y a-t-il ? Que cherchez-vous à me faire comprendre ? Je me retourne. Où est Julien ? Où est Julien ! Je peine à sortir ces quelques syllabes de ma bouche : « Ju..lien ».
Pourquoi t'es-tu soudain mise à pleurer maman ? Pourquoi ce regard fuyant, tata ? Comme si tu voulais me dire que... qu'il... non. Non. Impossible, pas lui... pas lui ! NON !!! NON !!! J'ai mal, si mal. On vient de m'arracher le c½ur, je veux crier, je n'y arrive pas, je n'ai plus la force. Non... Comment est-ce possible ? Je me souviens que nous devions aller en boite avec Lucie et.. Dîtes-moi qu'elle va bien, dîtes-moi qu'elle est en vie ! « Lu...cie ! Lucie !! ». Maman s'écroule en larmes, Tata n'ose même plus me regarder. S'il y avait un Dieu sur cette Terre, pourquoi ne les a-t-il pas sauvés ? Ils ne méritaient pas ça, je ne méritais pas plus qu'eux de vivre. C'est injuste.
J'ai vingt ans, j'ai tout perdu : mon père, il y a deux ans, mon fiancé, ma s½ur, mon boulot, mon appartement. La mémoire m'est revenue. Nous sortions de boite, comme je n'avais pas bu, j'ai conduis. Seulement, il y en a qui n'ont pas cette présence d'esprit et ivres, ils prennent le volant sans prendre conscience qu'ils risquent de foutre en l'air la vie d'autrui. Pourquoi ai-je été la seule à m'en sortir indemne ? Pourquoi moi ? J'aurais préféré mourir avec eux pour ne pas avoir à supporter ça. C'est trop dur. La vie sans eux n'a plus d'intérêts. Elle est fade, inutile, elle ne vaut pas d'être vécue quand les gens auxquels vous tenez plus que tout au monde vous ont quittés. Pourquoi faut-il attendre de perdre un être proche pour se rendre compte à quel point il était précieux ? Si on pouvait revenir en arrière, comme sur un magnétoscope, profiter une dernière fois de ces personnes, leur dire combien on les aime... La vie ne tient qu'à un fil, je suis sur le point de le rompre.
J'ai vingt ans, toute la vie qui m'attends, mais je n'en veux plus. Elle n'a plus d'importance à mes yeux, je n'ai plus aucune raison de vivre sur cette Terre qui m'a tout pris. Navrée pour les quelques personnes qui tiennent encore à moi, la vie est injuste, je n'ai plus le courage d'affronter le monde toute seule. La pluie inonde mon visage, mes vêtements, mes cheveux dégoulinent, j'avance tranquillement le long de la plage. Un vent violent fait claquer les vagues contre les rochers, la mer est hostile. J'ai froid. Je retire quelques vêtements et m'enfonce dans cette eau glacée. Je n'ai pas peur, je sais qu'ils m'attendent là-haut. Mon dernier regard se pose sur cette plage, sur les arbres au loin... Mon amour, me voilà...
Suis-je morte ? Je me sens bercée, je n'ai plus rien autour de moi, tout a disparu, même ce dernier arbre, dernier regard sur cette Terre. Tout est sombre, sauf là-bas. Une étrange lumière brille. Dois-je la suivre ? Est-ce le chemin du paradis ? Elle s'intensifie et approche de moi. Elle m'éblouit, je me sens envahie de cette lumière, forte, pure. Ca y est le paradis s'ouvre à moi, c'est la dernière étape, c'est la fin.
J'ai vingt ans, et je suis toujours en vie. J'ai une fois de plus échapper à la mort, elle ne veut pas de moi. Cette lumière qui m'éblouissait n'était que la lumière de ma chambre d'hôpital. J'ai voulu m'ôter la vie, sans me rendre compte du mal que j'ai pu provoquer. Maman est seule à mon chevet. Elle a failli perdre le seul enfant qui lui reste, la seule personne qui la raccroche à papa. J'accusais les inconscients au volant, je ne vaux pas mieux. Un peu plus et j'emportais avec moi quelqu'un qui n'a rien demandé, un petit innocent. J'ai peut-être trouvé pourquoi Dieu m'a laissé en vie, j'ai sûrement trouvé ma seule raison de vivre dans ce monde, il était là, sans que je le sache : Aaron, mon fils, notre fils. J'aurais aimé l'appeler Moïse, qui signifie « sauvé des eaux », ou lui donner le nom de l'homme qui m'a sauvé, mais je sais que Aaron est le prénom que Julien aurait choisit pour son fils.
Je sais maintenant pour qui je vais vivre. Je n'ai que lui au monde, avec ma mère. Je vivrai pour le rendre heureux, pour lui dire combien la vie est précieuse, qu'il ne faut pas la gâcher bêtement, lui dire combien il est important de profiter de chaque instant qui nous est offert, de chaque personnes que nous rencontrons. Je lui dirais de ne pas oublier de montrer aux gens qu'il aime, combien il tient à eux, de ne pas oublier que la vie vaut d'être vécue, à n'importe quel prix, qu'il y a des imbéciles et des égoïstes parmi nous, mais qu'il existe aussi des êtres généreux et bons. Comme cet homme qui m'a sauvé d'une mort certaine, je lui dois tout. Je n'ai gardé de lui qu'un vague souvenir de son visage et encore, je serais incapable de le reconnaître. Je ne pourrais jamais assez le remercier de m'avoir redonné la vie, de m'avoir permis de connaître mon fils... Merci....
J'ai vingt-trois ans, toute ma vie devant moi, je ne suis plus seule :
J'ai un boulot,
...........Une maison,
.........................Une maman,
.....................................Un petit garçon que j'aime à la folie,
..................................................................Et un mari, Aurélien,
......................................................................................... A qui je dois la vie...
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